Un idéal d’ouverture à tous et d’expansion, porté avec enthousiasme, était au cœur de l’enseignement du Baal Chem Tov et de ses disciples. Il s’exprimait dans la promesse que le Machia’h viendrait lorsque les sources de la ‘Hassidout se répandraient au-dehors.1 Mais, au cours des deux siècles qui suivirent, les mouvements modernes prônant la réforme religieuse et l’assimilation culturelle placèrent les Juifs pratiquants sur la défensive. Cette attitude défensive ne fit que s’accentuer au lendemain de l’oppression communiste et de la Shoah. Le foyer du ‘hassidisme en Europe de l’Est avait été anéanti, et les survivants, en Israël, aux États-Unis et ailleurs, luttaient pour faire revivre et préserver leur mode de vie traditionnel. Pour y parvenir, de nombreux dirigeants religieux se replièrent sur eux-mêmes, érigeant une muraille culturelle dans l’espoir de protéger leurs communautés des influences de la société environnante.2

Le Rabbi adopta une approche très différente, faisant de ‘Habad un mouvement à la portée et à l’influence mondiales. Il rappela à ses ‘hassidim que, par le passé, les dirigeants de ‘Habad avaient œuvré non seulement au bien-être de leurs propres communautés, mais aussi à l’amélioration de la situation matérielle et spirituelle du peuple juif dans son ensemble. La mission propre de ‘Habad est de diffuser les enseignements mystiques de la ‘Hassidout, « les secrets les plus profonds de la Torah ». Mais, face à une crise plus générale, les ‘hassidim de ‘Habad doivent donner la priorité aux besoins matériels et spirituels les plus élémentaires de tous les Juifs, où qu’ils se trouvent.3

« Le seul fait que vous entendiez parler d’un Juif dans un lieu lointain indique que vous devez agir en conséquence. »

Sous la direction du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, ‘Habad avait déjà entrepris d’endiguer la vague d’assimilation aux États-Unis, principalement au moyen d’établissements d’enseignement et de publications, mais aussi en envoyant des émissaires rendre visite aux Juifs des villes et des localités rurales, et parfois s’y établir pour y exercer des fonctions rabbiniques.4 Au cours de sa première décennie à la tête du mouvement, le Rabbi donna à ces initiatives un essor exponentiel et une dimension internationale, envoyant des représentants jusqu’à Madagascar5 et des couples de jeunes mariés s’installer dans des pays aussi divers que l’Angleterre,6 le Maroc7 et l’Italie.8

« Le seul fait que vous entendiez parler d’un Juif dans un lieu lointain, enseignait le Rabbi, indique que vous devez agir en conséquence. »9

Au début, rares étaient ceux qui mesuraient l’ampleur de la vision du Rabbi10 ou imaginaient que ses jeunes émissaires (chlou’him), hommes et femmes, ouvriraient avec un tel succès la voie à une renaissance mondiale de la vie, de l’étude et de la pratique juives. Certains ne voyaient guère d’intérêt à parcourir des villes et des localités éloignées dans l’espoir de rencontrer et d’influencer un seul Juif non affilié à une communauté ou non pratiquant. L’idée qu’un jeune couple puisse insuffler une vie nouvelle à une communauté éloignée et favoriser son essor était plus ambitieuse encore. Pourquoi quitter la sécurité matérielle et spirituelle d’une communauté juive bien établie pour une autre où la nourriture casher était rare et où les institutions les plus élémentaires de la vie juive, notamment les synagogues, les mikvaot et les écoles, seraient à créer de toutes pièces ?11

À l’été 1955, le Rabbi raconta une histoire qui remettait en cause l’autosatisfaction que révélaient de tels arguments. On avait vu passer dans une ville américaine un étudiant de yeshiva portant la barbe et des vêtements juifs traditionnels, notamment des tsitsit et une kippa. Un homme le crut originaire de Pologne ou de Galicie, avant de l’entendre discuter de profonds concepts ‘hassidiques dans un anglais parfait et d’apprendre que ce jeune ‘hassid était en réalité de Boston. Cet homme fut si impressionné de voir un jeune Américain intelligent assumer avec une telle assurance son identité de ‘hassid que son attitude à l’égard du judaïsme changea du tout au tout. L’étudiant n’avait eu aucun échange direct avec lui, raconta le Rabbi, mais cette rencontre avait été le déclic qui l’avait amené à manger casher et à pratiquer d’autres mitsvot. Aujourd’hui encore, concluait le Rabbi, cet étudiant ignore peut-être même l’influence qu’il a exercée, et nul ne peut savoir jusqu’où se prolongeront les effets de cette rencontre, qui toucheront non seulement cet homme, mais aussi ses voisins et sa famille pour les générations à venir.12

Le rôle d’un dirigeant juif est de franchir les frontières pour apporter la rédemption ultime au monde entier.

En 1957, le Rabbi commença à évoquer de plus en plus souvent la promesse biblique faite au patriarche Jacob : « Ta descendance sera comme la poussière de la terre, et tu déborderas (oufaratsta) à l’ouest et à l’est, au nord et au sud, et par toi et par ta descendance seront bénies toutes les nations de la terre. »13 À l’été 1958, le Rabbi consacra plusieurs longs développements à ce verset, exposant une vision d’ouverture à tous et d’expansion qui franchirait toutes les frontières et apporterait les bénédictions du judaïsme à la terre entière.14

Pour le Rabbi, cette idée profondément mystique pouvait aussi se traduire en actes tout à fait concrets. Les quatre directions mentionnées dans le verset, expliquait-il, représentent les divisions du monde terrestre qui voilent l’unité de D.ieu, laquelle englobe toute chose. Les enseignements de la Torah et la pratique des mitsvot permettent à toute l’existence de laisser transparaître le dessein transcendant de D.ieu.15 « Oufaratsta — tu déborderas » devint le mot de ralliement de la mission mondiale du Rabbi, résumant tout ce qui distinguait sa conception du rôle d’un dirigeant juif.16 Le rôle d’un dirigeant juif n’est pas de défendre des frontières. Le rôle d’un dirigeant juif est de franchir les frontières pour apporter la rédemption ultime au monde entier, en révélant partout la divinité infinie.17

Aujourd’hui, la réussite de la stratégie du Rabbi est manifeste. Quelque quatre mille couples d’émissaires dirigent trois mille cinq cents institutions dans plus de quatre-vingts pays. Chaque année, ils touchent des dizaines de millions de personnes à travers le monde.