Critiquer Noé
Le commentaire de Rachi sur le premier verset de la paracha — « Noé était un homme juste, pieux dans sa génération »1 — est quelque peu déroutant : « Certains l’interprètent en sa faveur… tandis que d’autres l’interprètent en sa défaveur. » Si l’on peut interpréter ce verset en faveur de Noé, pourquoi Rachi, reprenant les propos de nos Sages, en donnerait-il une interprétation défavorable ?
Noé apparaît à la fin de la paracha Béréchit comme le grand espoir du monde. Le monde regorge de criminels et de voleurs, et un seul homme se distingue dans sa génération : « Mais Noé trouva grâce aux yeux de D.ieu. »2 Même le nom de Noé témoigne de cette appréciation : « Celui-ci nous apportera le soulagement (yena’haménou). »3 Cet enfant naît au milieu de grands espoirs. Mais Noé — malgré tous les éloges et bien qu’il ait parlé avec D.ieu et qu’il ait été proche de Lui — en arrive finalement à un point où l’on porte sur lui un jugement défavorable.
Il semble évident que ce jugement défavorable sur Noé ne peut être entièrement négatif, car il serait très difficile de prétendre que tout ce qu’il fit était mauvais. C’est plutôt lorsqu’on le compare à Abraham que Noé peut apparaître comme un personnage négatif. Autrement dit, lorsque nos Sages portèrent un jugement défavorable sur Noé, ce n’était pas tant pour le discréditer que pour souligner le mérite d’Abraham.
La solitude
En analysant le parcours de Noé, nous voyons apparaître des éléments familiers qui évoquent les récits d’autres personnages du Tanakh. Noé est d’abord présenté comme un homme juste et pieux, mais le dernier épisode de son histoire rompt radicalement avec cette image. Certes, Noé ne porte pas toute la responsabilité du triste incident décrit au chapitre 9, mais une part de la faute peut assurément être imputée à Noé et à son ivresse.
Le personnage qui vient immédiatement à l’esprit à la lecture de la chute de Noé, jusque-là pieux, est Loth. Loth vient d’une bonne famille — il est le neveu d’Abraham —, mais sa chute est tout aussi tragique. Loth ne commit personnellement aucun péché particulièrement grave ; il est donc difficile de lui imputer directement les événements qui résultèrent de ses actes. Cependant, la Torah fait sentir le malaise qui entoure les mauvais choix de Loth, et il est clair que les divers jugements défavorables de nos Sages sur Loth ne font que prolonger un motif déjà présent dans le texte.
Il existe d’autres points de ressemblance entre Noé et Loth. Dans les deux cas, leurs enfants furent impliqués ; tous deux se laissèrent séduire par le vin, et leurs chutes respectives résultèrent de l’ivresse ; enfin, tous deux semblent avoir été poussés à boire à la suite d’événements extraordinairement traumatisants. Noé et Loth sont tous deux les survivants de mondes révolus, des individus solitaires qui subsistent après la disparition, en un clin d’œil, de sociétés entières. Tout ce qui les entourait a soudain disparu, et ils se retrouvent seuls, repliés sur eux-mêmes. Apparemment, ni Noé ni Loth ne peuvent supporter cette terrible solitude, le sentiment de compter parmi les seules personnes qui restent au monde. Il ne faut pas s’étonner que tous deux, plongés dans leur solitude, se mettent à boire.
La solitude de Noé et de Loth résulte naturellement de leur séparation d’avec le monde. En fait, c’est fondamentalement la même solitude que celle qu’éprouve le tsadik, car on ne peut devenir un tsadik que si l’on est capable d’être seul, de faire face à une solitude sans fin. Un tsadik doit être prêt à ressembler à Abraham, dont Ézéchiel dit : « Abraham était seul. »4
Abraham voulait changer le monde. Mais dès qu’il quitte la maison de son père, il décide aussi de se tenir à part, seul, d’être « Abram l’Hébreu (HaIvri) »5 — c’est-à-dire de se trouver dans une situation où « le monde entier se tient d’un côté (éver) et lui de l’autre ».6 La volonté d’Abraham d’accepter la solitude qu’implique la tâche d’un tsadik contribue à faire de lui le tsadik parfait. À l’inverse, une personne peut avoir une stature spirituelle véritablement élevée, mais tant qu’elle ne peut vivre sans une communauté qui la soutient, elle ne peut être un véritable tsadik.
Dans le livre d’Ézéchiel, Daniel et Job figurent avec Noé dans un même verset.7 Ces trois hommes ont en commun d’avoir dû commencer leur parcours par eux-mêmes, tout seuls, sans aucun soutien d’autrui. Celui qui suit une telle voie accepte d’être seul même lorsqu’il pourrait être en bonne compagnie. Il ne peut véritablement établir de lien avec son père ou sa mère, ses frères ou ses sœurs, ni avec qui que ce soit d’autre. Être seul fait partie de son essence.
Le tsadik fait face à la solitude même lorsqu’il est entouré de ses disciples. À propos de l’expression « Abraham était seul », Rabbi Na’hman de Breslev explique que le tsadik, même entouré de gens de bien, doit être prêt à connaître la solitude et la singularité que vécurent Noé et Abraham8.
Il est intéressant de noter que même des personnes ayant vécu à des époques qui, semble-t-il, n’étaient nullement marquées par le péché ou la déchéance expriment cette solitude de celui qui aspire à s’élever au-dessus de sa société. Prenons, par exemple, le livre des Psaumes. Le roi David ne vit ni dans un désert physique ni dans un désert culturel. Il ne vit pas non plus dans un lieu où tous sont impies. Mais si nous ouvrons le chapitre 69, nous voyons qu’il y parle d’une terrible solitude — tout le monde se moque de lui, tout le monde rit. J’imagine qu’aujourd’hui, une personne dans la situation de David, assoiffée de croissance spirituelle, se ferait réprimander par ses pairs : « La crainte de D.ieu a ses limites. Te crois-tu meilleur que le rabbin du lieu ? Te crois-tu meilleur que tes amis ? Reste à ta place. Pourquoi faut-il que tu sois meilleur que tout le monde ? »
C’est ce qui crée le sentiment de solitude, et c’est de cela que David se plaint. Il ne s’agit pas de persécution, mais d’un sentiment d’éloignement vis-à-vis de son entourage immédiat ou de sa société. Même une société foncièrement bonne ne tient pas toujours à compter en son sein un individu qui se distingue par son élévation — même si cet individu incarne le divin et la sainteté.
De nombreux prophètes connurent eux aussi cette même solitude. Que Jérémie ait été malheureux et persécuté se comprend. Il venait d’un petit village de prêtres, qui ne possédaient probablement pas de grandes richesses. Lorsqu’un jeune homme sans ascendance noble se leva pour critiquer le peuple, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’on le frappe et qu’on le tourmente. Mais le même phénomène se produit pour un autre prophète qui semble être né dans des circonstances opposées. Isaïe était le cousin du roi Ouziahou, et le style de son livre montre à l’évidence qu’il ne parlait pas comme un homme du peuple, mais comme un membre de l’aristocratie. Il fut aussi le seul prophète que D.ieu n’eut pas à pousser à accepter sa mission ; au contraire, Isaïe s’empressa de recevoir la prophétie de son propre gré — et pourtant, lui aussi dit : « Je n’ai pas caché mon visage devant les insultes et les crachats. »9
Une personne peut suivre une voie juste et être considérée comme quelqu’un « qui pratique la charité en tout temps »,10 ce que nos Sages interprètent ainsi : « Cela désigne celui qui subvient aux besoins de ses fils et de ses filles. »11 On peut aussi être un simple Juif qui laboure à la saison des labours, sème à la saison des semailles et moissonne à la saison des moissons, comme un membre ordinaire de la société. Cependant, lorsqu’on se comporte comme un simple Juif, il devient impossible de dépasser ce statut, de s’élever dans la sainteté. Une certaine séparation procède de l’essence du tsadik. Pour certains, la justification de cette séparation est simple : je vis dans un monde hostile, un monde rempli de gens totalement différents de moi. Pour survivre spirituellement dans un tel monde, il est nécessaire de s’en séparer dans une certaine mesure. Mais même lorsqu’une personne vit dans un monde auquel elle s’identifie pour l’essentiel, un monde peuplé de gens bons et honnêtes, elle doit là aussi veiller à ménager une place à la séparation dans son mode de vie et dans sa manière d’être.
Comme nous l’avons dit, ce problème tient en partie à la société. La société n’aime pas que quelqu’un s’écarte de la norme — même si cet écart lui est bénéfique. Il faut beaucoup de temps pour que les gens acceptent quelqu’un qui est meilleur qu’eux. En outre, certains nourrissent de l’envie, de la haine et d’autres sentiments qui font obstacle à des relations saines. Mais en plus de faire face à la réaction de la société, il faut aussi se confronter à soi-même. Lorsqu’un individu choisit de s’élever vers D.ieu, il s’isole naturellement — non par réaction à la société, mais parce qu’il se consacre désormais à une forme de relation plus sublime.
Pour suivre la voie d’un tsadik, il faut, au moins dans une certaine mesure, se détacher du monde et se consacrer à D.ieu, ce qui exige une forme de dévouement total. Celui qui reste constamment tributaire de son milieu peut accomplir des choses importantes, mais pour accéder à la voie de la vérité absolue, il faut faire totalement abstraction de l’opinion des autres. Accorder une attention excessive à l’opinion d’autrui révèle une faiblesse de la volonté.
Cette idée s’applique à toutes les générations et, comme nous l’avons vu, elle se reflète dans la Torah à travers les personnages de Noé, d’Abraham, de Moïse, de David et de bien d’autres.
« A tsadik in peltz »
S’élever dans la sainteté n’est pas chose simple. Cette démarche comporte un danger qui lui est inhérent, auquel Noé a succombé. Lorsqu’on se consacre à un monde entièrement saint, on y vit seul et l’on risque d’oublier que d’autres personnes existent dans le monde. Lorsqu’une personne vit, grandit et se développe seule, elle peut en venir à ne plus avoir conscience de l’existence des autres.
Que fait un tsadik lorsqu’une catastrophe frappe le monde ? Il peut réagir de plusieurs façons. Lorsque Noé construit une arche, il opte pour une réponse bien précise. Il explique à ses voisins qu’il construit une arche parce que D.ieu s’apprête à infliger un châtiment. Noé ne les hait pas, à D.ieu ne plaise. Cependant, l’essentiel de son travail consiste à bâtir un abri où lui et son petit groupe pourront se réfugier et survivre, afin que, quoi qu’il arrive, il ne subisse aucun mal. Noé est assurément juste et pieux, mais il ne sait pas parler à ses contemporains, qui le considèrent comme fou. Pendant cent vingt ans, il a enduré leurs moqueries à son sujet et au sujet du déluge qu’il annonçait ; il est donc logique qu’il en ait assez de ces gens et de leurs plaisanteries. Lorsqu’il construit une arche, il bâtit un abri pour lui-même. Il est peut-être disposé à y laisser entrer quelques personnes de plus, mais, fait révélateur, pas assez pour constituer un minyane complet de dix personnes. Cela correspond parfaitement à la personnalité de Noé : un tel homme est, par sa nature même, incapable de réunir un minyane. Noé laissa bien quelques proches monter dans l’arche, mais même en cela, il n’alla pas très loin : seuls sa femme et ses enfants furent invités.
Noé ne laisse entrer dans l’arche que les meilleurs, que ceux qu’il juge dignes de survivre. Tous les autres, il les rejette, et ils périssent tous — pourtant, il laisse entrer dans l’arche au moins un fils dont le mérite est très discutable. Ce phénomène n’est pas si rare. Il arrive qu’un petit cercle fermé de tsadikim se forme — quatre, cinq, huit tsadikim qui restent entre eux — et qu’ils accueillent dans leur groupe un ‘Ham ou un Japhet en se disant, à tort : « Nous sommes de la même famille, nous nous entendrons donc certainement. »
Selon une formule bien connue, Noé fut le premier exemple de ce que désigne l’expression yiddish « a tsadik in peltz » — un tsadik vêtu d’un manteau de fourrure. Qu’est-ce qu’un tsadik in peltz ? Lorsque le froid arrive, il y a deux façons d’y faire face. L’une consiste à allumer un chauffage ; l’autre, à mettre un manteau de fourrure. Pour l’individu, le résultat est le même : qu’il allume le chauffage ou mette un manteau de fourrure, il aura suffisamment chaud et pourra continuer ses activités. La différence ne concerne que les autres. Lorsqu’on allume le chauffage, les autres profitent eux aussi de la chaleur, tandis que lorsqu’on met un manteau de fourrure, on se réchauffe, mais les autres restent dans le froid.
Le problème de l’arche de Noé n’était pas qu’une arche était inutile. Elle était assurément nécessaire, car sans elle, il aurait été impossible d’échapper au Déluge. Mais lorsque Noé ferma son arche pour que les autres ne puissent pas y entrer, ce fut une décision extrêmement problématique.
Étrangement et paradoxalement, c’est précisément parce que Noé ne sauva que lui-même et sa famille que celle-ci ne devint rien de plus qu’une famille ordinaire. Les descendants de Noé sont des gens ordinaires de toutes sortes. Il y a dix générations d’Adam à Noé, et dix autres de Noé à Abraham, mais aucun descendant remarquable n’est issu de Noé. Noé dit : « Avant d’essayer d’éduquer les enfants des autres, avant de tenter d’influencer autrui, je devrais m’occuper de mes propres enfants. » Du fait de cette vision centrée sur lui-même, ses enfants n’accomplissent rien de marquant. À l’inverse, Abraham, qui s’occupe constamment des enfants des autres, se voit accorder de nombreux descendants remarquables. Ses enfants, pour le meilleur ou pour le pire, sont des personnages qui se distinguent dans notre tradition.
L’amour de D.ieu — une passion ?
Quiconque sert D.ieu sait que ce service comporte en lui-même une dimension de plaisir spirituel, comme le dit Rav Chéchet : « Réjouis-toi, mon âme, réjouis-toi, mon âme ; c’est pour toi que j’ai lu [la Torah], pour toi que j’ai étudié [la Michna]. »12 Que pourrait-on souhaiter de mieux ? Nous ne parlons pas de personnes méprisables qui tirent des avantages matériels de leur service de D.ieu, mais d’un plaisir purement spirituel.
Qu’il s’agisse de se lever pour prier ou de s’asseoir pour étudier la Torah, ce moment peut constituer le sommet du plaisir qu’une personne éprouve en ce monde, sans aucun rapport avec le souci de sa part dans le Monde futur. Je fus un jour l’hôte d’un éleveur laitier juif qui vivait dans un kibboutz. Il effectuait chaque jour près de huit heures de travail physique — et il n’était plus tout jeune —, puis il se lavait, prenait un petit repas et s’asseyait pour étudier le Talmud pendant huit à neuf heures. Et chaque fois que c’était possible, il prolongeait encore son étude de quelques heures. Le fait qu’il étudiait tête nue et que sa maison n’avait pas de mézouza n’avait rien à voir avec le simple plaisir qu’il éprouvait à se relier à D.ieu par l’étude de la Torah.
Pour le tsadik, bien que la solitude soit l’un de ses principaux moyens de se relier à D.ieu, elle peut aussi être une forme d’égoïsme. Cette solitude comporte une part d’égoïsme pur : cet individu ne se soucie que de lui-même. Il existe différents degrés de solitude excessive. Chez certains, elle se manifeste par le désir de manger seul. Chez d’autres, elle consiste à étudier le Talmud seul. Chez d’autres encore, c’est le désir de s’approprier tout le « Monde Futur ». Tous ces cas posent problème et soulèvent une question extrêmement grave à propos de ceux qui se consacrent au service de D.ieu : l’amour de D.ieu pourrait-il être une passion comme toutes les autres ? Peut-il exister quelqu’un de si absorbé par son Créateur qu’il ne voit plus ses semblables ?
Trois degrés parmi les tsadikim
Il va sans dire qu’il n’est pas forcément nécessaire de s’isoler complètement pour être un tsadik. La Torah rapporte qu’en chemin vers Canaan, Abram et Saraï emmenèrent avec eux « les âmes qu’ils avaient faites à ‘Harane ».13 Que signifie cette expression — comment peut-on « faire des âmes » ? Le Midrash explique : « Abraham convertissait les hommes, et Sarah convertissait les femmes. »14 Abraham et Sarah n’étaient que deux personnes, mais ils œuvraient activement à la rédemption du monde, nouant sans cesse des liens avec les autres et allant à leur rencontre.
Dans les grandes lignes, il existe trois degrés parmi les tsadikim, chacun étant digne d’éloge aux yeux de D.ieu : celui de Noé, celui d’Abraham et, peut-être, un degré encore supérieur — celui de Moïse. Noé représente le tsadik qui ne s’occupe que de lui-même. Abraham représente le tsadik qui ne peut supporter d’être entièrement centré sur lui-même, car il éprouve le besoin de s’occuper du monde. Moïse incarne la vertu à son plus haut degré. Lorsque D.ieu voulut l’isoler du peuple d’Israël après que celui-ci eut péché, Moïse refusa. Après la faute du Veau d’or, D.ieu s’adresse à lui et lui transmet le même message que celui qu’avait reçu Noé : « Tu es un tsadik ; toute cette génération est indigne de survivre. Tu dois survivre, et un monde nouveau naîtra de toi. » Moïse répond : « Efface-moi de Ton livre. »15 Non seulement Moïse assume une grande responsabilité et se soucie du monde qui l’entoure, mais il dit qu’il ne veut pas être le seul tsadik parmi tous ces gens. Si D.ieu ne peut pardonner à toute cette génération, Moïse renoncera même à la relation personnelle avec D.ieu qu’il avait cultivée jusqu’alors.
Le déluge à chaque génération
Le problème du déluge ne se pose pas seulement à l’époque de Noé. Certes, D.ieu promit qu’il n’y aurait plus jamais un tel déluge d’eau, mais, comme le ferait remarquer tout bon avocat, Il ne promit jamais de renoncer à d’autres déluges. La promesse de D.ieu est, à cet égard, une clause juridique soigneusement formulée, assortie de limites.
En fait, presque chaque génération connaît un déluge. Pour certaines, le « déluge » est matériel ; il peut s’agir d’un feu de forêt, d’un tsunami, d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique. Pour d’autres, le déluge n’est pas matériel, mais spirituel. De même qu’un déluge matériel peut être constitué d’eau qui tombe du ciel ou qui surgit de la mer, lors d’un déluge spirituel, les intellectuels nous inondent d’en haut de messages antireligieux, tandis que, d’en bas, les masses déclenchent un déferlement d’insatisfaction à l’égard de l’expérience religieuse.
Il devient donc nécessaire de construire une arche. C’est pourquoi les gens se rassemblent et se protègent ; ils bâtissent autour d’eux des murs pour ne pas se noyer dans l’océan. D’un autre côté, l’histoire de Noé devrait nous rappeler que même celui qui est sauvé du déluge peut finir comme un ivrogne, menant une vie repliée sur elle-même jusque dans le domaine spirituel ; le monde devra alors attendre encore dix générations avant que quelqu’un vienne le sauver.
Aujourd’hui, nos « arches » modernes sont parfois beaucoup plus grandes que celle de Noé. Une arche peut avoir la taille d’un quartier, voire d’une ville entière — abritant d’innombrables tsadikim, peut-être un Canaan, un ‘Ham, et même un Chem avec sa maison d’étude. Au-delà, pour les habitants de l’arche, aucun autre monde n’existe. Cet isolement spirituel contemporain est un problème dont il faut se préoccuper.
L’histoire de Noé commence par « Noé trouva grâce » et s’achève sur une note de défaite — c’est un homme vieux et seul, dont les accomplissements et les luttes de toute une vie n’ont porté aucun fruit. Finalement, la « deuxième ébauche » du monde se solde par un échec, tout comme la « première ébauche ». D.ieu acheva de créer le monde et vit que « c’était très bon »,16 mais peu après, la paracha Béréchit se termine par : « et Il s’affligea en Son cœur ».17
Ce n’est que plus tard que vient l’histoire d’Abraham, cet homme capable d’être entièrement seul et qui pourtant — malgré tout — atteint le but de sa vie : faire entrer le monde entier dans son arche.
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