Le verset « … et tu te rendras au lieu que Hachem, ton D.ieu, choisira […] pour y faire résider Son Nom » (Devarim 26,2) se rapporte à la mitsva des bikourim – apporter les prémices de ses récoltes « au lieu que Hachem choisira », c’est-à-dire au Beth Hamikdache (le Saint Temple) à Jérusalem.
Le Rabbi souligne que le verset ne mentionne pas explicitement Jérusalem. Il y fait plutôt allusion par les mots « le lieu que Hachem choisira […] pour y faire résider Son Nom ». Il est clair que Jérusalem est le lieu que Hachem a choisi parmi tous les autres, mais il est néanmoins étonnant que la Torah ne le dise pas expressément. Cela est d’autant plus surprenant que nous savons que la Torah s’efforce toujours d’employer des mots précis et d’être aussi concise que possible. Pourquoi emploie-t-elle donc ici tous ces mots supplémentaires ? Elle aurait pu dire simplement « Jérusalem » – un seul mot hébreu au lieu de douze ! Il doit donc y avoir un enseignement, une horaa, que la Torah veut nous transmettre en désignant Jérusalem de cette manière.
Le Rabbi l’explique ainsi : tout lieu où un Juif révèle le Nom de Hachem est semblable à Jérusalem, et il peut y servir Hachem. Aujourd’hui, alors que nous n’avons pas le Beth Hamikdache, que faisons-nous à la place des sacrifices ? Nos Sages expliquent que, de nos jours, nos prières remplacent les sacrifices. Peut-on dire qu’un Juif ne peut prier qu’à Jérusalem, ou en Israël ?
Dans l’une de ses si’hot consacrées à la lecture de la Torah de cette semaine, Réeh, le Rabbi examine la mitsva du yichouv Erets Israël – l’établissement en terre d’Israël. Chaque Juif est-il tenu de vivre à Jérusalem ou en Israël, et d’immigrer en Israël depuis le lieu où il réside dans la Diaspora afin de pouvoir servir Hachem, ou non ?
On raconte l’histoire de l’un des ‘hassidim du Tséma’h Tsédek, le troisième Rabbi de Loubavitch. Ce ‘hassid décida qu’il voulait s’établir en Israël et se rendit donc auprès de son Rabbi, le Tséma’h Tsédek, afin de recevoir sa bénédiction. Mais le Tséma’h Tsédek lui dit : « Mach do Erets Yisroel » – « Fais de cet endroit Erets Israël. » Je dois préciser à ce stade qu’il s’agit d’un sujet très délicat pour les nombreuses personnes qui ont déployé des efforts considérables afin de venir en Israël. C’est avec cela à l’esprit que je voudrais présenter certains des points exposés par le Rabbi à ce sujet.
Le Rabbi cite tout d’abord une déclaration de nos Sages selon laquelle vivre dans la Diaspora est comparable à l’idolâtrie : « kol hadar be’houts laArets kéilou oved avoda zara. » C’est comme si une personne vivant hors d’Israël n’avait pas de D.ieu. En entendant cela, beaucoup demandent : « Comment un Juif pratiquant peut-il vivre dans la Diaspora ? » Il semble qu’on ne puisse même pas être pleinement juif dans la galout – la Diaspora –, en Amérique ou dans tout autre pays.
Bien entendu, si vous en avez les moyens et la possibilité, vous devriez venir en Israël. Pourtant, lorsque nous regardons autour de nous, nous voyons tant de personnes craignant D.ieu, de véritables anchei émeth – des hommes de vérité – qui ne vivent pas en Israël et ne semblent pas se préparer à venir. Elles connaissent assurément cette déclaration de nos Sages, tout comme vous et moi. Pourquoi ne viennent-elles pas ? Pourquoi ne font-elles pas leurs valises ? Que se passe-t-il ?
Le Rabbi explique qu’il convient d’éclaircir certains points importants avant de prendre quelque décision que ce soit. Tout d’abord, les propos de nos Sages sont toujours d’une extrême précision. Ils emploient l’expression « kol hadar be’houts laArets ». De nombreux mots expriment l’idée de résider ou de vivre quelque part, mais les Sages utilisent expressément la racine dar. Celle-ci comporte la notion de keviout, de permanence. En d’autres termes, voici ce que disent nos Sages : lorsqu’une personne vit dans la Diaspora et considère qu’elle y réside dans un makom keva, un lieu permanent, parce qu’elle y a un bon emploi, une belle maison, etc., et parce qu’elle entend dire qu’il est difficile de gagner sa vie en Israël, elle est alors semblable à quelqu’un qui n’a pas de D.ieu. En revanche, si cette personne vit en Amérique, en Angleterre ou en Australie, mais que toute sa vie repose sur le sentiment et la conscience qu’elle prie et aspire constamment à la venue de Machia’h, de sorte qu’au moment même où Machia’h viendra elle sera prête à se rendre en Erets Israël, au Beth Hamikdache, alors elle ne considère pas son exil comme son installation définitive et ne s’y enferme pas.
Le premier élément à déterminer est donc la manière dont une personne considère sa vie dans la galout. Lorsque les gens sont imprégnés de ce désir et de cette aspiration à la venue de Machia’h, il est clair que l’Amérique, etc., ne constitue pas leur priorité ; ce qui compte avant tout pour eux, c’est Machia’h et la perspective de venir en Israël. Ces personnes n’appartiennent pas à la catégorie de ceux qui résident de manière permanente dans la Diaspora. La seconde partie de la déclaration – « c’est comme s’il servait des idoles » – ne leur est donc pas applicable. Tous ceux qui demeurent dans la Diaspora – bien qu’ils connaissent la sainteté de la terre d’Israël – parce qu’ils ont un devoir ou une mission à y accomplir servent eux aussi D.ieu, tout comme s’ils se trouvaient en Israël.
Le Rambam explique que l’un des signes qui nous permettront de reconnaître que Machia’h est le véritable Libérateur sera qu’il rassemblera les Juifs des quatre coins du monde. Cela indique que les Juifs ont quelque chose à accomplir aux quatre coins de la terre jusqu’à la venue de Machia’h. Selon la conception de la ‘Hassidout ‘Habad, où qu’un Juif vive – en Australie, dans le New Jersey ou dans toute autre ville ou tout autre pays –, sa mission consiste à faire pénétrer la divinité et la Yiddishkeit dans cette partie du monde. C’est une immense chli’hout – une mission – que d’apporter la kedoucha, la sainteté, dans chaque partie du monde, et pas seulement en Israël. Les Juifs ont donc une mission dans la Diaspora jusqu’à la venue de Machia’h. Lorsque Machia’h viendra, nous nous rendrons alors en Israël.
Un autre argument souvent avancé est celui de la mitsva du yichouv Erets Israël – s’établir en terre d’Israël. « C’est une mitsva ; comment pourrais-je ne pas accomplir cette mitsva ? » Le Rabbi explique qu’il existe de nombreuses divergences d’opinion quant à savoir s’il s’agit, à notre époque, d’une mitsva obligatoire. Une mitsva obligatoire signifie que, si vous n’accomplissez pas la mitsva, vous commettez une transgression. Prenons l’exemple de l’observance du Chabbat : si vous n’observez pas le Chabbat, vous avez transgressé. Il existe ensuite d’autres mitsvot dont l’accomplissement constitue une mitsva, mais dont l’omission ne constitue pas une transgression.
Or, le yichouv Erets Israël ne figure pas parmi les 613 mitsvot, ce qui signifie que celui qui vit en Israël accomplit une mitsva, mais que celui qui n’y vit pas ne commet pas pour autant de transgression. À tous ceux qui veulent se rendre en Erets Israël parce que c’est une mitsva, le Rabbi demande donc : « Ont-ils accompli toutes les autres 613 mitsvot obligatoires ? » Si quelqu’un a accompli toutes les autres mitsvot et veut maintenant parvenir à une perfection totale, il en a le droit ! Mais certaines personnes se précipitent d’abord vers cette mitsva, avant d’avoir accompli les autres mitsvot dont le caractère obligatoire ne fait absolument aucun doute. Le Rabbi ne dit pas que les gens ne doivent pas venir en Israël ; il ne fait qu’éclaircir certaines questions relatives à cette décision.
Pour beaucoup, Israël s’est révélé être une source d’inspiration, et de nombreuses personnes y sont devenues pratiquantes. D’autres estiment que vivre en Israël est un acte si saint que cela suffit en soi. Toutes les autres mitsvot deviennent secondaires : « Je parle hébreu et je vis en Terre sainte ; cela suffit comme identité juive, il suffit d’être Israélien en Israël. » Mais c’est là, en quelque sorte, déformer les choses.
Parce que vous êtes Israélien et vivez en Israël, vous avez une responsabilité plus grande de vous conduire comme la Torah le demande. Le Rabbi souligne qu’Israël se trouve, aujourd’hui encore, après la destruction du Temple, à un niveau spirituel plus élevé que la Diaspora. Beaucoup ne réfléchissent pas réellement à ce que cela signifie lorsqu’ils vivent à New York ou à Miami Beach, avant de décider de venir ici. Vivre en Israël signifie assumer la responsabilité de se conduire au plus haut niveau de Yiddishkeit, car on se trouve dans le palais du Roi. Israël est considéré comme le palais du Roi, et certaines règles de conduite s’appliquent dans le palais du Roi qui ne s’imposent pas nécessairement dans quelque lointain recoin du royaume.
Toute personne désireuse de venir en Israël doit donc se demander : suis-je prêt à veiller à faire tout mon possible, une fois installé en Israël, pour étudier et mettre en pratique ce que l’on attend de quelqu’un qui vit dans le palais du Roi ? Si vous n’êtes pas prêt à le faire, pourquoi venez-vous en Israël ? Pour cueillir des oranges dans un kibboutz ? Ce n’est pas pour cela que Erets Israël nous a été donnée. En Israël, une personne doit se situer à un niveau plus élevé. Elle doit être bien plus scrupuleuse dans l’accomplissement de ses mitsvot et doit en outre observer de nombreuses mitsvot supplémentaires, telles que la terouma et le maasser,1 la chemita,2 etc. Celui qui estime sincèrement se trouver à un niveau élevé dans l’accomplissement de ses mitsvot peut donc envisager de venir vivre en Israël. Mais ceux qui n’ont pas encore atteint un tel niveau feraient peut-être mieux de vivre hors d’Israël jusqu’à ce qu’ils améliorent leur service divin. Ce n’est qu’alors qu’ils devraient envisager de venir s’y installer. En bref, la décision de venir en Israël ne doit pas être prise à la légère : c’est une décision très sérieuse, et tels sont certains des facteurs qu’il convient de prendre en considération avant d’acheter un billet.
D’autres facteurs doivent également être pris en compte. Il arrive souvent, par exemple, que des rabbins viennent en Israël après avoir servi leur communauté ailleurs pendant de nombreuses années, afin de réaliser leur rêve de faire leur alya. Lorsque cela se produit, la communauté qu’ils laissent dans la Diaspora se retrouve privée de direction lorsque son rabbin part s’établir en Terre Sainte. Le rabbin qui s’en va n’est pas toujours remplacé par quelqu’un de son niveau – si tant est qu’il puisse l’être. Il arrive qu’une personne quitte son poste en laissant derrière elle un vide qui ne sera pas comblé. Or, hors d’Israël, certaines personnes ont véritablement besoin d’un dirigeant inspiré qui leur apprenne à vivre en Juifs. Lorsque vous décidez de venir en Israël pour votre propre bien spirituel, il n’est donc pas certain que cela serve réellement votre bien spirituel. Il se peut que votre mission spirituelle s’accomplisse mieux en demeurant en Amérique, en Angleterre ou en Afrique du Sud, et en y servant Hachem par l’enseignement et la direction d’une communauté, plutôt qu’en venant en Israël pour y rechercher votre propre épanouissement.
C’est ici qu’intervient la question la plus délicate : quelle est la mission que D.ieu vous a confiée dans la vie ? Il est très facile de se convaincre que ce que l’on trouve le plus agréable est précisément ce que l’on devrait faire. Prenons l’exemple d’un homme de 55 ans, quelque peu fatigué de servir sa communauté, ce qu’il fait depuis vingt-cinq ans. Il estime avoir mérité des vacances et avoir droit à la retraite. Il peut maintenant s’établir à Ramat Gan, à Raanana ou même à Jérusalem, assister à quelques chiourim, rédiger ses mémoires et s’élever spirituellement. Mais est-ce pour cela que son âme est venue dans ce monde ? S’il possède les compétences et la personnalité nécessaires pour travailler avec une communauté, lui est-il permis de l’abandonner pour se rendre en un lieu qui lui sera peut-être plus agréable ? Des centaines de personnes risquent de se retrouver sans dirigeant ! Pour répondre à cela, il faut consulter quelqu’un d’autre. En d’autres termes, pour déterminer ce qui est préférable, plus sage et plus fécond, on a parfois besoin d’un regard objectif.
À de nombreuses reprises, des personnes demandèrent au Rabbi l’autorisation de se rendre en Israël, et celui-ci leur répondit qu’elles devaient y aller et leur donna sa bénédiction. Mais il y en eut aussi auxquelles il demanda de rester, parce que leur mission se trouvait en Amérique, en Australie ou au Canada. Il faut comprendre que le lieu où vous souhaitez être n’est pas nécessairement celui où vous devez être ; autrement dit, votre mission dans la vie peut être désagréable. Il en va comme d’une mère avec ses enfants : très souvent, les mères sont si épuisées qu’elles voudraient fermer la porte à clé et s’enfuir. « Je me suis déjà occupée d’eux pendant quinze ans ; qu’ils se débrouillent seuls à présent ! » En réalité, toute mère qui agirait ainsi serait considérée comme irresponsable. Ce sont, après tout, vos enfants. Ce n’est pas tellement plaisant de rester avec eux jour après jour et de s’occuper d’eux, mais ce sont vos enfants ; vous ne pouvez pas les abandonner.
Un jour, Rav Manis Friedman, directeur de Beth ‘Hana dans le Minnesota, fut interrogé par une militante de la libération des femmes sur ce que faisait son épouse. Elle cherchait à démontrer que les femmes ‘hassidiques étaient enchaînées à leur foyer et à leurs enfants. Lorsque Rav Friedman lui répondit que son épouse dirigeait un foyer pour enfants dont personne ne voulait, elle fut visiblement impressionnée – jusqu’à ce qu’il lui explique qu’il s’agissait en réalité de leurs propres enfants, mais que personne d’autre ne semblait en vouloir ! Pourtant, telle est bien la vérité : les femmes accomplissent une tâche d’une très grande dignité en prenant soin de toute une famille. Il en va de même des rabbins communautaires. Leur fonction n’est peut-être pas particulièrement exaltante ; elle peut même être monotone, extrêmement difficile, et ils peuvent rencontrer l’opposition de certains membres de leur communauté. Mais si la Providence divine a fait d’un homme le rabbin de sa communauté, il s’agit très clairement de sa responsabilité. Tant que Hachem ne lui indique pas clairement qu’il peut partir et les quitter, abandonner sa communauté pour Israël pourrait être un acte profondément irresponsable.
Les raisons pour lesquelles une personne décide d’aller vivre en Israël sont souvent très nobles et très spirituelles, mais elles peuvent en réalité l’amener à se soustraire à sa véritable responsabilité et à sa mission dans la vie. C’est pourquoi, comme je l’ai mentionné plus haut, il s’agit d’une question très sensible : beaucoup de gens acceptent mal d’entendre ces paroles après avoir consenti d’immenses sacrifices pour venir dans ce pays. Le Rabbi, néanmoins, n’est pas homme à se laisser guider par ce qui est populaire ; il dit la vérité.
J’ai mentionné plus haut l’histoire d’un ‘hassid du Tséma’h Tsédek qui voulait venir vivre en Israël, mais auquel le Rabbi répondit : « Fais de cet endroit Erets Israël. » Il savait que la mission de cet homme était de demeurer en Russie et d’y mener une vie d’abnégation – de messirout néfech –, inspirant ainsi d’autres Juifs et hâtant par là quelque peu la venue de Machia’h. Il viendra un moment de l’histoire où tous les Juifs se rendront en Israël : ce sera à l’époque de Machia’h. Mais jusqu’à la venue de Machia’h – puisse-t-elle avoir lieu très prochainement, de nos jours –, chaque Juif a sa place là où il se trouve. Si chacun avait conscience de sa mission dans la Diaspora, le monde juif serait bien différent.
Je voudrais conclure cette réflexion en disant très simplement qu’il n’existe pas une seule recette valable pour tous. Si vous écoutez attentivement les propos du Rabbi, vous constaterez qu’il ne dit ni « allez en Israël » ni « n’allez pas en Israël ». Il explique que, si la Torah ne mentionne pas Jérusalem par son nom dans ce verset, c’est afin que les gens ne pensent pas que l’on ne puisse servir Hachem pleinement qu’à Jérusalem ou en Israël. L’essentiel est de comprendre son rôle dans la Diaspora ou en Israël, et la part que l’on prend à hâter la venue de Machia’h – de comprendre comment cela se traduit concrètement dans sa propre vie.
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