Un élément important de la lecture de la Torah d’Eikev est constitué par les neuf versets (Deutéronome 11, 13–21) qui forment la deuxième paracha (« section » ou « paragraphes ») du Chéma.

La lecture de Vaét’hanane de la semaine dernière comprenait les six versets qui composent le premier paragraphe du Chéma (Deutéronome 6, 4–9). Un troisième paragraphe (Nombres 15, 37–41) complète les vingt versets que le Juif est tenu de réciter chaque matin et chaque soir de sa vie. Ensemble, les trois paragraphes du Chéma énumèrent les croyances et les pratiques fondamentales de la foi juive : l’unité de D.ieu ; notre amour pour Lui ; l’étude de la Torah ; l’éducation ; les mitsvot des téfiline, de la mézouza et des tsitsit ; le concept de récompense et de punition ; et le souvenir de la sortie d’Égypte.

Mais si le troisième paragraphe contient des préceptes (la mitsva des tsitsit et le souvenir de la sortie d’Égypte) qui ne figurent pas dans les deux premiers, une grande partie du deuxième semble n’être qu’une répétition de ce qui a déjà été énoncé dans le premier. Le premier paragraphe dit :

Écoute Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un. Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu de tout ton cœur, de toute ton âme, avec tout ton pouvoir. Que les paroles que Je t’adresse aujourd’hui soient sur ton cœur. Tu les enseigneras à tes fils, tu en parleras assis dans ta maison, en marchant sur le chemin, à ton coucher et à ton lever. Tu les attacheras en signe sur ta main et elles seront comme des téfiline entre tes yeux. Tu les écriras sur les montants des portes de ta maison et à tes portails.

Le deuxième paragraphe du Chéma dit (les passages répétés sont en gras) :

Et ce sera, si vous écoutez bien Mes commandements que Je vous ordonne aujourd’hui, d’aimer l’Éternel votre D.ieu et de Le servir de tout votre cœur et de toute votre âme : Je donnerai la pluie de votre terre en son temps, averse d’automne et ondée de printemps, et tu récolteras ton blé, ton vin et ton huile. Je donnerai l’herbe dans ton champ pour ton bétail ; tu mangeras et tu seras rassasié. Gardez-vous de laisser séduire votre cœur, de vous écarter, de servir d’autres dieux et de vous prosterner devant eux. La colère de l’Éternel s’enflammerait contre vous. Il fermerait les cieux, il n’y aurait plus de pluie et la terre ne donnerait plus sa récolte, et vous disparaîtriez bientôt du bon pays que D.ieu vous donne. Mettez ces paroles que Je vous énonce dans votre cœur et dans votre âme ; attachez-les comme signe à votre main et qu’elles soient comme des téfiline entre vos yeux. Vous les enseignerez à vos fils, pour vous en entretenir assis dans votre maison, en marchant sur le chemin, en vous couchant et en vous levant. Tu les écriras sur les montants des portes de ta maison et à tes portails. Afin que se multiplient vos jours et ceux de vos enfants sur la terre que D.ieu a juré à vos pères de leur donner, comme les jours des cieux sur la terre.

La différence la plus manifeste entre les deux paragraphes est que le premier demande simplement au Juif d’approfondir sa relation avec D.ieu, sans lui promettre de récompense ni le menacer de punition. Le deuxième paragraphe, tout en nous enjoignant de faire exactement les mêmes choses que le premier, nous informe des bienfaits qui en résulteront (« Je donnerai la pluie de votre terre en son temps . . . et tu mangeras et tu seras rassasié » ; « Afin que se multiplient vos jours . . . sur la terre ») et nous avertit des conséquences de la transgression (« Il fermerait les cieux » ; « Vous disparaîtriez bientôt du bon pays »). Hormis cela, cependant, le deuxième paragraphe semble répéter le premier, avec seulement de légères différences de formulation et de syntaxe.

Rachi, dans son commentaire sur ces versets, cite plusieurs autres exemples de la manière dont le deuxième paragraphe introduit une notion ou une injonction absente du premier. En voici quelques-uns :

2) Dans le deuxième paragraphe, le commandement d’aimer D.ieu est énoncé au pluriel (« de tout votre cœur et de toute votre âme »), et non au singulier (« de tout ton cœur, de toute ton âme ») comme dans le premier. Le premier paragraphe, explique Rachi, adresse une injonction à l’individu, tandis que le deuxième s’adresse à la communauté. (Cette différence se retrouve tout au long des deux paragraphes : le premier paragraphe tout entier s’exprime à la deuxième personne du singulier, tandis que le deuxième emploie la deuxième personne du pluriel.)

3) Dans le deuxième paragraphe, les commandements de mettre les téfiline, d’étudier et d’enseigner la Torah et de fixer des mézouzot suivent immédiatement l’avertissement selon lequel « vous disparaîtriez rapidement de la bonne terre que D.ieu vous donne ». Cela, dit Rachi (citant le Sifri), nous enseigne que, même pendant votre exil, vous devez vous distinguer par les mitsvot : mettez les téfiline, fixez des mézouzot, afin que celles-ci ne soient pas nouvelles pour vous à votre retour.

(La Torah présente à de nombreuses reprises les mitsvot comme des lois à observer en Terre Sainte – notamment dans Deutéronome 6, 1–3, les versets qui précèdent le premier paragraphe du Chéma. D’où la nécessité pour la Torah de les répéter ici, après avoir évoqué une époque où le peuple d’Israël sera exilé de sa terre.)

L’examen des deux paragraphes révèle d’autres différences :

4) Le premier paragraphe enjoint d’aimer D.ieu « de tout ton cœur, de toute ton âme et avec tout ton pouvoir ». Le deuxième ne mentionne que « votre cœur » et « votre âme », omettant le « pouvoir ».

5) Dans le premier paragraphe, le commandement d’étudier et d’enseigner la Torah précède celui de mettre les téfiline. Dans le deuxième, l’ordre est inversé.

La vision, un don ; l’écoute, une construction

Ces cinq différences, explique le Rabbi de Loubavitch, découlent toutes d’une différence plus profonde et plus fondamentale entre les premier et deuxième paragraphes du Chéma. Cette différence se reflète également dans les deux sections de la Torah – Vaét’hanane et Eikev – dans lesquelles ils apparaissent.

Il existe deux manières fondamentales d’acquérir une chose : elle peut être accordée à une personne comme un don, ou celle-ci peut l’obtenir par ses propres efforts et accomplissements. Chaque mode d’acquisition présente des avantages et des inconvénients. Un accomplissement – matériel ou spirituel – fondé sur les seuls efforts d’une personne sera toujours limité par l’étendue de ses capacités et de ses ressources ; seul un don provenant de quelqu’un de plus riche, de plus sage ou de plus grand qu’elle peut lui conférer quelque chose qui transcende ses propres limites intrinsèques.

D’un autre côté, rien n’appartient autant à une personne que ce qu’elle a elle-même assemblé à la sueur de son front, de son esprit ou de son cœur. Une personne préfère une mesure de son propre grain, dit le Talmud, à neuf mesures appartenant à autrui. La maison qu’elle a elle-même construite, l’idée qu’elle a elle-même conçue, le sentiment qu’elle a elle-même développé lui sont bien plus précieux qu’un palais reçu en héritage, ou que le savoir et l’inspiration transmis par ses maîtres.

Ils sont aussi plus durables. Sa propre mesure peut être inférieure, tant en quantité qu’en qualité, aux neuf mesures reçues en cadeau, mais elle est incontestablement sienne. Ce qui est donné peut être repris, ce qui est révélé peut être caché, et les sentiments éveillés par un maître charismatique ou une expérience bouleversante peuvent s’estomper lorsque le mentor ou l’événement inspirant s’éloigne ; mais ce qu’une personne a elle-même créé lui appartient pour toujours et demeure réel à ses yeux en toutes circonstances.

La différence entre ce qui est donné et ce qui est acquis est également celle qui sépare deux de nos sens principaux : la vue et l’ouïe. La vue transmet à l’esprit l’information en une seule fois : une scène, avec ses milliers, voire ses millions de détails, s’imprime comme une image unique sur la rétine. L’œil voit tout simultanément ; l’esprit entreprend ensuite de traiter toutes ces informations en puisant dans l’image globale transmise par l’œil.

Notre faculté auditive fonctionne de manière exactement opposée : nous n’entendons qu’un son à la fois. Nous ne pouvons saisir l’idée entière d’un seul coup : nous ne pouvons l’entendre que phrase après phrase, mot après mot, syllabe après syllabe. Nous ne pouvons percevoir un concerto tout entier comme un ensemble : nous ne pouvons l’entendre que mesure après mesure, note après note. Chacun de ces éléments est pratiquement dépourvu de sens pris isolément ; nous devons recréer l’idée ou la partition dans notre esprit en l’assemblant peu à peu.

Deux parachiyot et leurs noms

La différence entre la vue et l’ouïe, entre ce qui est reçu comme un don et ce que la personne assemble elle-même, est la différence entre les deux sections de la Torah, Vaét’hanane et Eikev.

La Torah est divisée en 54 sections, appelées parachiyot ou sidrot. Chaque section est attribuée à une semaine différente de l’année : chaque jour de cette semaine, le Juif vit avec cette partie particulière de la Torah, l’étudie et l’applique à sa vie quotidienne ; le Chabbat, la paracha tout entière est lue dans le rouleau de la Torah à la synagogue.

Il ne s’agit pas d’une division arbitraire de la Torah en lectures hebdomadaires : chaque paracha constitue une unité autonome dont les nombreuses sous-parties expriment divers aspects de son thème fondamental. Parfois, ce thème est évident ; mais souvent, à première vue, la paracha présente des lois et des événements apparemment sans rapport, et il faut approfondir leur signification pour découvrir l’unité qui les sous-tend.

La clé permettant de dévoiler le thème d’une paracha est son nom. Le nom d’une paracha est tiré de ses premiers mots ; pourtant, lorsqu’on l’examine de plus près, ce nom exprime toujours l’essence des nombreux détails de la paracha.

Il en va de même des deux parachiyot qui contiennent les premier et deuxième paragraphes du Chéma.

Vaét’hanane signifie « et j’implorai ». C’est le premier mot de la paracha. Moïse raconte au peuple juif comment il supplia le Tout-Puissant de l’autoriser à entrer en Terre Sainte : « Et j’implorai D.ieu en ce temps-là, en disant : “. . . De grâce, laisse-moi traverser et voir la bonne terre . . .” »

Implorer, c’est demander que l’on nous accorde quelque chose qui dépasse notre propre pouvoir et ce que nous méritons. Comme le souligne Rachi, Moïse emploie précisément le mot vaet’hanane (plutôt que d’autres termes plus courants pour « demande » ou « prière ») afin d’indiquer qu’il considérait sa prière comme une demande de don immérité. En effet, vaet’hanane est apparenté au mot hébreu signifiant « gratuit » (’hinam). Comme l’affirme Rachi dans son commentaire sur ce verset : « Le verbe ’hinoun (la racine de vaet’hanane) implique toujours un don immérité. »

Le don que demande Moïse est celui de la vision : « Laisse-moi traverser et voir la bonne terre. » Moïse ne cherchait pas seulement à satisfaire son désir personnel d’entrer en Terre Sainte ; il voulait que la terre soit accordée au peuple d’Israël comme un don instantané et illimité venu d’en haut.

Nos Sages nous enseignent que, si la demande de Moïse avait été exaucée et qu’il avait conduit le peuple d’Israël dans le pays, les nombreuses batailles livrées sous Josué n’auraient pas été nécessaires ; au lieu de conquérir le pays ville après ville, province après province (à la manière de l’assemblage progressif propre à l’ouïe), les Cananéens se seraient dissipés devant leur avancée. La Terre d’Israël leur aurait été accordée comme un don surnaturel, au lieu de devoir être acquise par leurs efforts terrestres. (De fait, Moïse vit, dans un certain sens, son souhait exaucé : D.ieu lui ordonna de gravir le mont Nébo et de « voir de tes yeux » la terre tout entière ; et c’est la vision que Moïse eut du pays qui donna au peuple d’Israël la force de le conquérir.)

Vaét’hanane est suivie de la section de la Torah d’Eikev. Son nom provient du premier verset de la paracha : « Et il adviendra, parce que (eikev) vous écouterez ces lois, les observerez et les accomplirez . . . » Nombre de commentateurs s’interrogent sur l’emploi du terme inhabituel eikev à la place d’autres expressions hébraïques, beaucoup plus courantes, qui signifient « parce que ». Ils se tournent vers une autre signification du mot afin de découvrir un sens plus profond du verset. Eikev peut également se prononcer akev, ce qui signifie « talon ». Rachi y voit une allusion aux mitsvot qu’une personne foule de ses talons : la Torah nous dit de faire preuve de la même diligence envers tous les commandements de D.ieu, y compris ceux qui paraissent moins importants à notre esprit limité.

L’enseignement ‘hassidique propose une autre interprétation. Le talon est à la fois la partie la plus basse et la plus inerte du corps. Mais l’engagement d’un Juif envers la Torah doit être tel qu’il l’imprègne entièrement : ses talons eux-mêmes doivent écouter ces lois, les observer et les accomplir. Sa relation avec D.ieu ne doit pas être limitée aux jours saints de l’année ni aux heures qu’il consacre chaque jour à la prière et à l’étude, mais doit également embrasser ses activités les plus matérielles. De fait, cette partie inférieure et spirituellement inerte de sa vie constitue le fondement de sa relation avec le Tout-Puissant, tout comme le talon, partie inférieure et inerte, est la base sur laquelle le corps tout entier se tient et se déplace.

Ainsi est-il dit au talon d’« écouter » les commandements de D.ieu. Si Vaét’hanane est la paracha de la vision, des dons révélés d’en haut, Eikev est la paracha de l’écoute. Eikev représente la construction méthodique d’une relation de bas en haut, par les efforts humainement limités d’une personne pour se relier au divin. Cette relation est peut-être moins glorieuse, moins éclatante, moins absolue que celle qui lui est accordée d’en haut, mais elle lui appartient en propre et est plus réelle pour elle que le don le plus illimité.

Les besoins de l’âme en devenir

Nous pouvons maintenant comprendre la différence entre les deux premiers paragraphes du Chéma dans le contexte de leurs parachiyot respectives.

Les deux paragraphes décrivent la relation du Juif avec le Tout-Puissant sur les plans émotionnel (aimer D.ieu), intellectuel (étudier la Torah) et concret (téfiline, mézouza). Mais le premier paragraphe, qui figure dans Vaét’hanane, traite de cette relation du point de vue de celui qui a le privilège de voir D.ieu, qui a reçu le don de se relier à D.ieu selon les termes de D.ieu. Le deuxième paragraphe, qui fait partie de la section de la Torah d’Eikev, décrit l’effort de l’homme pour édifier cette relation à partir de ses propres ressources limitées.

Ainsi, il n’est fait aucune mention de récompense ou de punition dans le premier paragraphe du Chéma. En effet, quel rapport les « pluies en leur temps », « l’herbe pour ton bétail », ou même la multiplication de « vos jours et des jours de vos enfants » ont-elles avec l’amour et le service du Tout-Puissant ? Lorsqu’une personne voit la vérité divine, il n’est nul besoin de lui faire valoir les bienfaits d’une vie vertueuse ou les conséquences tragiques de l’abandon de D.ieu par une nation ; elle accomplit la vérité parce qu’elle est vraie (selon l’expression de Maïmonide), indépendamment de tout profit personnel. Mais lorsque l’homme s’approche de D.ieu selon ses propres critères limités et subjectifs, la récompense et la punition jouent un rôle important dans son développement. En édifiant son être moral et spirituel à partir du « talon », le niveau le plus bas, il doit fonder sa relation avec D.ieu sur ce qu’il est, y compris sur cette part de lui-même qui n’a pas encore dépassé l’immaturité de l’ego et de l’intérêt personnel.

Cela explique également la différence entre les deux paragraphes quant à l’ordre des versets qui parlent de l’étude de la Torah et des téfiline.

Notre lien avec D.ieu se réalise par deux moyens généraux : notre étude de la Torah et notre observance des mitsvot. La Torah est notre expérience de D.ieu. La Torah est ce que D.ieu nous a révélé de Lui-même, nous permettant d’entrevoir Sa sagesse et de discerner quelque chose de l’essence de Sa création et de Sa relation avec nous. Les mitsvot sont la concrétisation de notre relation avec Lui dans notre vie matérielle, dans une obéissance absolue à Sa volonté insondable.

Lorsque nous construisons notre relation de bas en haut, l’action précède l’expérience : il faut d’abord établir une base solide d’engagement, sur laquelle pourront reposer les aspects plus intellectuels de la relation. C’est pourquoi, dans le deuxième paragraphe, les téfiline, qui représentent l’action concrète (« Les téfiline équivalent à toutes les mitsvot » – Talmud, Kiddouchine 35a), précèdent la Torah. Dans le premier paragraphe, où la relation nous est accordée de haut en bas, l’ordre est inversé : nous commençons par la révélation de Sa vérité dans la Torah, à laquelle nous répondons en appliquant cette vérité à notre vie quotidienne.

L’homme et au-delà

Cette différence se reflète également dans l’omission des mots ouvekhol méodékha dans le deuxième paragraphe.

Ouvekhol méodékha est généralement traduit par « et avec tout ton pouvoir ». Mais « pouvoir » n’est qu’une traduction approximative du mot hébreu méod. Cette traduction est également incompatible avec la logique du verset : s’il nous est demandé de sacrifier tous nos désirs (« de tout ton cœur ») et même notre vie (« de toute ton âme ») pour D.ieu, qu’ajoutent les mots « et avec tout ton pouvoir » ? En effet, que pourrait-on dire de plus ?

Le sens précis du mot méod est « très » ou « davantage ». Ouvekhol méodékha pourrait donc être compris comme « avec tout ton “très” » ou « avec tout ton au-delà », c’est-à-dire au-dessus et au-delà de ton être tel qu’il est actuellement défini. La Torah dit : après avoir atteint ton ultime limite personnelle (de tout ton cœur et de toute ton âme) dans ton amour de D.ieu, élève-toi plus haut encore. Relie-toi à Lui selon Ses critères, en dépassant les limites de ton propre être.

Ouvekhol méodékha ne s’applique donc qu’à l’élément Vaét’hanane du Chéma, à l’aspect de notre relation avec D.ieu qui nous est accordé d’en haut. Dans le deuxième paragraphe du Chéma, où la Torah traite de la dimension humaine de cette relation, il nous est demandé d’aimer D.ieu « de tout votre cœur et de toute votre âme ». Ici, l’objectif est un amour entièrement construit à partir de ce que nous sommes, et non un amour submergé par une révélation de l’infini qui nous dépasse.

Nos multiples « moi »

Autre différence : dans le premier paragraphe du Chéma, la Torah s’adresse à nous à la deuxième personne du singulier ; dans le deuxième, elle emploie le pluriel. Cela aussi est lié à la différence entre une relation au Tout-Puissant fondée sur la vision et une relation fondée sur l’écoute.

Quelle est donc la différence entre une injonction adressée à l’individu et une injonction adressée à la communauté ? Si chacun de nous reçoit individuellement le commandement d’aimer D.ieu, d’étudier Sa Torah et de l’enseigner à ses enfants, de mettre les téfiline et de fixer des mézouzot, qu’ajoute la répétition de ces commandements sous la forme d’obligations collectives ? Les commentateurs proposent diverses explications. L’enseignement ‘hassidique, cependant, explique les paroles de Rachi en les appliquant à « l’individu » et à « la communauté » qui coexistent dans l’univers miniature qu’est l’homme.

L’homme constitue à lui seul une communauté de convictions, d’états d’esprit, de sentiments et de traits de caractère. Au fondement de cet ensemble se trouve pourtant son « moi » singulier, dont procèdent tous ces visages et toutes ces expressions.

L’aspect visuel du Chéma s’adresse à « l’individu » qui est en l’homme, à son essence singulière. C’est ce moi profond qui s’unit à l’essence divine, recevant et accueillant le don de la vérité venu d’en haut. Mais, pour créer une perception du divin qui se construit par fragments, en partant des détails, nous faisons appel à la diversité des facultés de notre moi extérieur. Ainsi, le deuxième paragraphe du Chéma, celui de l’écoute, s’adresse au pluriel qui est en nous, aux nombreux sens, talents et traits grâce auxquels nous composons notre relation avec le Tout-Puissant, engendrée par nos propres efforts.

Sonder l’obscurité

Comme nous l’avons souligné précédemment, un don venu d’en haut peut être supérieur à tous égards à une réalisation humaine limitée ; mais ce que nous recevons d’en haut ne perdure que tant que l’influence de la source divine continue de s’exercer sur nous. Parce qu’il vient de l’extérieur du moi, il dépend de la persistance de cette influence. En revanche, ce que nous produisons nous-mêmes de l’intérieur conserve sa signification pour nous en toutes conditions et en toutes circonstances.

Cela nous conduit à une autre différence entre les deux premiers paragraphes du Chéma. Pris isolément, le premier implique un lien avec D.ieu uniquement à travers la Torah et ses mitsvot telles qu’elles sont observées en Terre Sainte. Nous avons besoin du deuxième pour nous enseigner que tout cela s’applique tout autant en exil.

Le premier paragraphe décrit une relation dont nous ne pouvons présumer la pertinence que dans des conditions de proximité avec D.ieu : lorsque nous résidons en sécurité dans la terre sur laquelle « les yeux de D.ieu sont constamment posés » et lorsqu’Il manifeste Sa présence parmi nous dans Sa sainte demeure à Jérusalem. Mais lorsqu’Il nous cache Sa face et nous bannit comme des enfants exilés de la table de leur père, notre capacité à L’aimer, à comprendre Sa vérité et à accomplir Sa volonté peut être mise en doute. Nous ne pouvons même pas tenir pour acquis que ces préceptes soient destinés à s’appliquer dans de telles conditions d’obscurité spirituelle.

Il en va autrement du deuxième paragraphe. Parce que cette relation est de notre fait, parce qu’elle jaillit de l’intérieur, elle s’enracine dans notre essence même. Partie intégrante de notre être, elle demeure en nous où que nous soyons et aussi longtemps que nous existons.