Il s’accroupit et se couche tel un lion, telle une lionne ; qui osera le faire lever ?

(Extrait des bénédictions de Bilaam, Nombres 24,9)

Il est toujours agréable de recevoir un compliment d’un ami ou d’un être cher. Mais les éloges que nous savourons véritablement sont ceux qui viennent d’un adversaire. Lorsqu’un rival au travail, un concurrent commercial ou un ennemi déclaré dit quelque chose comme : « Je dois reconnaître que vous tenez quelque chose de remarquable ! » – c’est ce genre de reconnaissance qui nous procure la plus grande satisfaction.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les bénédictions de Bilaam occupent une place si chère dans notre cœur. Comme le relate la Torah (dans Nombres 22–24), le prophète et sorcier Bilaam, ennemi juré du peuple d’Israël, fut appelé par le roi Balak de Moab pour maudire les Israélites. Mais lorsque Bilaam ouvrit la bouche pour les maudire, ce furent des bénédictions qui en sortirent. Il s’y reprit à trois fois, avec chaque fois le même résultat. Puis il conclut par une prophétie décrivant le triomphe d’Israël à la « fin des temps ».

Et quelles magnifiques bénédictions ! Les versets prononcés par Bilaam comptent parmi les plus beaux passages poétiques de la Bible. On trouve notamment dans les bénédictions de Bilaam le Ma Tovou (« Qu’elles sont belles, tes tentes, ô Jacob, tes demeures, ô Israël… ») – un verset que nous aimons tant que, trois cent soixante-cinq jours par an, c’est avec lui que nous commençons nos prières du matin. Elles renferment également la référence la plus explicite du ‘Houmach (les cinq livres de Moïse) à Machia’h, qui conduira le peuple juif à la Rédemption complète et définitive. Elles comprennent enfin le verset cité au début de cet article (« Il s’accroupit et se couche tel un lion, telle une lionne ; qui osera le faire lever ? »), qui, comme l’explique le Rabbi de Loubavitch, décrit avec une force et une profondeur remarquables le peuple juif dans l’état de galout – une situation qui fut la nôtre pendant une grande partie de notre histoire.


De temps à autre, un fait divers de ce genre paraît dans la presse. Les détails varient quelque peu – un tigre élevé dans un appartement de Brooklyn, un lion de cirque dressé qui échappe soudain à tout contrôle sur la piste –, mais l’histoire reste fondamentalement la même : un grand félin, de ceux dont la place naturelle est dans la savane ou dans les steppes, élevé et prétendument « dressé » comme animal de compagnie ou animal de spectacle, rejette « soudain » son masque d’animal domestiqué et… eh bien, mieux vaut ne pas se trouver sur son chemin lorsque cela se produit.

Il est intéressant de noter que le Talmud (le recueil de la loi de la Torah compilé il y a mille cinq cents ans) et le Choul’hane Aroukh (le « Code de la loi juive », mis par écrit environ mille ans plus tard) contiennent une règle que tous les aspirants « dresseurs » de lions devraient prendre à cœur : selon la loi de la Torah, un lion « domestiqué » n’existe pas. D’autres animaux peuvent appartenir à quelqu’un et être juridiquement reconnus comme sa propriété. Ainsi, si votre bœuf ou votre chèvre se déchaîne et cause des dommages, de nombreuses règles déterminent dans quelles circonstances et dans quelle mesure votre responsabilité est engagée, selon le comportement que vous étiez censé prévoir de la part de votre animal dans les circonstances données. Dans le cas d’un fauve, ces distinctions n’ont aucune portée juridique. Par nature, le lion demeure une créature libre et n’accepte jamais d’appartenir à un maître ni d’être « domestiqué », quel que soit le nombre d’années durant lesquelles on lui a imposé ces conditions.

Telle est, explique le Rabbi, la portée profonde de la métaphore du lion tapi que Bilaam applique au peuple d’Israël. Durant une grande partie de notre histoire, nous avons vécu dans l’état de galout – exilés de notre terre, asservis par d’autres nations, soumis à des cultures étrangères, « dressés » à nous conformer aux exigences de ce que « le monde » attend et désire de nous. Par moments, cet asservissement peut paraître bien réel, du moins au regard superficiel du public du cirque. Pourtant, cette apparence ne correspond jamais à la réalité. Le lion peut demeurer tapi ou couché dans une docilité apparente, mais il n’a pas été vaincu. Il demeure libre. S’il est docile, il l’est par choix, non par nature. Il demeure libre : à tout instant, sa liberté innée peut s’affirmer de manière apparemment « soudaine ».

Pour reprendre les paroles de Rabbi Chalom DovBer de Loubavitch – paroles citées par son fils, Rabbi Yossef Its’hak, alors que ce dernier se tenait sur le quai de la gare de Leningrad, un jour d’été de 1927, quelques instants avant de monter dans le train qui devait l’emporter vers l’exil auquel les dirigeants communistes du pays l’avaient condamné en raison de son action pour préserver et renforcer la foi juive :

« Nous n’avons pas quitté la Terre d’Israël de notre plein gré, et ce n’est pas davantage par nos propres forces que nous y retournerons. D.ieu, notre Père et notre Roi, nous a envoyés en exil, et c’est Lui qui nous délivrera, rassemblera les dispersés d’Israël des quatre coins de la terre et nous ramènera avec assurance et fierté, sous la conduite de Machia’h, notre juste rédempteur – puisse cela advenir rapidement, de nos jours.

« Cela, cependant, toutes les nations du monde doivent le savoir : seuls nos corps ont été envoyés en exil et soumis à un pouvoir étranger ; nos âmes, en revanche, n’ont été livrées ni à la captivité ni à l’autorité étrangère. Nous devons donc proclamer ouvertement, devant tous, que tout ce qui touche à la religion juive, à la Torah ainsi qu’à ses mitsvot et à ses coutumes ne saurait être soumis à la contrainte d’autrui. Nul ne peut nous imposer ses croyances ni nous contraindre à agir contrairement à nos convictions… »