Les préparatifs pour la conquête
La huitième partie du livre des Nombres s’ouvre par le récit de l’intronisation à la prêtrise du petit-neveu de Moïse, Pin’has, réalisée par D.ieu Lui-même.
L’épisode de Pin’has, amorcé à la fin de la paracha précédente, est lié en réalité à un récit plus large, celui de la rencontre du peuple juif avec l’alliance de Madian-Moab à la veille de l’entrée en terre d’Israël. Après avoir décrit la récompense de Pin’has pour avoir réussi à mettre un terme au déclin moral du peuple juif et à la plaie divine qui en résulta, la Torah dresse le détail du recensement réalisé à la suite des pertes humaines provoquées par la peste. Ce recensement sert de prologue aux questions relatives à la conquête de la Terre Promise, car le territoire devait être réparti en conformité avec ce recensement. La Torah traite des lois de l’héritage, du passage de la direction du peuple de Moïse à Josué, et des offrandes quotidiennes et festives devant être offertes dans le Temple.
Pourquoi l’histoire de Pin’has est-elle divisée entre la fin de la paracha précédente et le début de celle-ci ? Il aurait semblé plus logique que son récit se termine à la fin de la paracha de Balak et que le recensement ouvre cette paracha.
Afin de comprendre cela, rappelons-nous que, dans la paracha précédente, la Torah relate par le détail l’histoire de Balak parce que ses leçons sont essentielles pour les Juifs avant d’entrer en terre d’Israël. L’histoire de Pin’has offre également une leçon essentielle pour les Juifs avant l’entrée en Terre Promise.
En quoi consiste cette leçon ? Avant de décider de tuer Zimri et Kozbi alors qu’ils s’engageaient publiquement dans des relations proscrites, Pin’has demanda conseil à Moïse. Moïse lui dit que, même si la Torah permet à un homme animé par le zèle de prendre une telle initiative, il s’agit néanmoins d’« une loi que l’on ne doit pas enseigner », autrement dit, personne ne peut être enjoint à agir de la sorte.1 En outre, le délinquant serait alors autorisé à tuer en légitime défense l’homme zélé. En tuant Zimri et Kozbi, Pin’has commettait donc un acte non requis par la Torah et risquait sa vie même.
Pourtant, ignorant la voix de la prudence, Pin’has mit fin au comportement fautif du peuple juif, enraya la plaie qui le décimait et obtint la prêtrise pour sa progéniture. Sans aucun doute, sa conduite fut légitimée.
Il est clair que la Torah exige de nous que, dans certains cas uniquement, nous sacrifiions notre vie. Si nous sommes menacés de mort à moins de commettre l’adultère, l’idolâtrie ou le meurtre, nous sommes tenus de renoncer à la vie. En outre, si un régime politique déclare une guerre totale contre la Torah et sa pratique, nous sommes tenus de risquer notre vie pour son observance dans tous ses aspects. Dans tous les autres cas, nous ne sommes pas obligés de risquer notre vie ; nous devons même transgresser les lois de la Torah pour rester en vie. Cependant, lorsqu’un Juif se sent à tel point lié à D.ieu que son identification supra-rationnelle avec Lui l’emporte sur sa conscience de soi, il ne se souciera pas de vérifier si la Torah l’oblige ou non à risquer sa vie. Il agira mû uniquement par l’adrénaline spirituelle de sa passion pour la cause de D.ieu ; sa vie personnelle ne compte plus. Si cette personne sent que c’est le plan de D.ieu pour le monde qui est menacé, elle sera prête à tout risquer pour le bien de Sa cause.
La finalité de la vie est de faire de ce monde une demeure pour D.ieu où Son existence imprègne jusqu’au moindre recoin de la conscience. Ainsi, cet empressement au don de soi préfigure l’intensité de la conscience divine qui caractérisera le monde dans le futur messianique.
Voici donc la raison qui rendit la leçon de Pin’has centrale pour le peuple juif alors qu’il s’apprêtait à entrer en terre d’Israël. Le peuple avait entendu parler des prophéties messianiques de Balaam et s’était également centré sur la vraie finalité de sa conquête imminente ; le temps était venu de comprendre que cette finalité ne pourrait se concrétiser qu’en déployant l’identification supra-rationnelle avec D.ieu de toute son intensité, sans se limiter à respecter la lettre de la loi.
Il en est de même de nos jours, car nous voici à la veille de la Délivrance ultime. Ce que nous sommes tenus de faire, c’est d’être prêts à renoncer à tout et de rassembler nos forces les plus grandes afin de contribuer à ce que l’histoire atteigne son destin messianique. Et tout comme Il le fit avec Pin’has, D.ieu couronnera de succès nos efforts.
Telle est donc la raison pour laquelle l’histoire de Pin’has se trouve scindée entre la paracha de Balak et celle qui porte son nom, son don de soi étant relaté dans la paracha précédente et sa récompense décrite à présent : pour nous enseigner que c’est le don de soi qui nous mènera à la Délivrance ultime.2
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